top of page

Migration et résilience au Mexique

  • 2 mars
  • 6 min de lecture

Depuis des années, l'Église de Mexico déploie une réponse institutionnelle et communautaire au phénomène de la mobilité humaine. Les paroisses, les mouvements laïcs, les congrégations religieuses et les agents pastoraux ont mis en place des réseaux d'accueil qui vont de l'intégration communautaire à la mise à disposition d'espaces d'hébergement temporaire. Cette réponse, caractérisée par une miséricorde agissante et une compassion concrète, a dû faire face à de multiples défis d'ordre structurel : viabilité économique, disponibilité des produits de première nécessité, infrastructures adéquates, articulation interinstitutionnelle, ressources humaines suffisantes et gestion des relations avec les quartiers et les autorités dans des contextes de saturation.


Cependant, tous ces défis, aussi complexes et urgents soient-ils, pâlissent devant le défi central de cette pastorale : « accompagner les personnes ». Pas avec des bénéficiaires abstraits, pas avec des chiffres migratoires, pas avec des dossiers bureaucratiques. Avec des personnes concrètes, dans toute leur irréductible complexité psychologique, historique et existentielle.


Chaque personne qui franchit le seuil d'une maison de migrants porte en elle un univers intérieur structuré par des couches d'expérience accumulée. La psychologie contemporaine nous enseigne que l'être humain est un système bio-psycho-social-spirituel dont l'identité se construit à l'intersection de facteurs génétiques, historiques, relationnels et culturels. Les personnes en situation de mobilité forcée ne font pas exception ; elles sont, en fait, des cas paradigmatiques de cette complexité.


Elles apportent avec elles des mémoires traumatiques et des récits de résilience. Elles sont porteuses d'histoires de violence structurelle, de persécution politique, d'effondrement économique, de désintégration familiale. Mais elles apportent aussi des rêves de retrouvailles, des projets d'avenir, des compétences professionnelles, des savoirs culturels, une foi religieuse. Elles sont à la fois vulnérables et actrices, victimes de systèmes oppressifs et survivantes qui résistent. Cette ambivalence constitutive est ce qui fait du travail pastoral avec les migrants une tâche très exigeante sur le plan cognitif, émotionnel et spirituel.


Ce ne sont pas des chiffres dans une statistique migratoire. Ce sont María, qui a fui la violence des gangs après avoir vu son frère se faire assassiner. Ce sont José, ingénieur vénézuélien qui nettoie des toilettes pour nourrir ses enfants en attendant un permis de travail. Ce sont Ahmed, qui a laissé derrière lui une guerre qu'il n'avait pas choisie pour se retrouver dans une situation juridique incertaine qu'il n'avait pas choisie non plus. Chacun est un cosmos de situations, un ensemble de souvenirs, d'expériences, de désirs, d'espoirs, de frustrations, de blessures, de combats gagnés et perdus.


S'occuper de ces personnes exige bien plus que de leur fournir un lit de camp et un repas. Cela exige la capacité de soutenir relationnellement la complexité de l'autre sans le réduire à des catégories simplificatrices. Et cela, en termes psychologiques, est épuisant. L'épuisement par empathie, le traumatisme vicariant, la fatigue compassionnelle : telles sont les réalités documentées chez ceux d'entre nous qui accomplissent leur mission auprès de populations fortement traumatisées.


Les migrants nous désarçonnent. Ils perturbent nos routines, remettent en question nos certitudes, exposent les fragilités de nos systèmes. Ils demandent, exigent, réclament. Et ils ont tout à fait le droit de le faire, car ce qu'ils demandent, c'est ce qui leur a été refusé : dignité, sécurité, reconnaissance juridique, chances équitables.


Ce malaise est pédagogique. Il nous enseigne que le confort pastoral est incompatible avec l'Évangile de l'incarnation. Il nous montre que l'espérance n'est pas une ressource psychologique que nous possédons et dont ils ont besoin, mais une qualité qu'ils incarnent et dont nous apprenons. Ils sont, dans le langage du Jubilé 2025, des « missionnaires de l'espérance » : des personnes qui, après avoir traversé l'enfer de la migration forcée, continuent de croire qu'un avenir différent est possible.


Ils apportent avec eux des expériences ecclésiales diverses, des spiritualités profondes, des pratiques dévotionnelles qui enrichissent les communautés d'accueil. Ils sont des émetteurs, des transistors, des transmetteurs de foi. Ils revitalisent des paroisses vieillissantes, dynamisent les communautés, encouragent les œuvres de charité. Leur présence est à la fois un signe de la crise de notre temps et un sacrement de la providence divine.


La situation actuelle a aggravé de manière exponentielle les défis de cette pastorale. La suspension des vols humanitaires de retour, les difficultés d'accès aux documents migratoires, la lenteur dans l'octroi du statut de réfugié et les coûts prohibitifs des démarches légales ont généré un phénomène de stagnation prolongée. Des personnes qui prévoyaient de rester quelques jours ou quelques semaines se retrouvent depuis des mois, voire des années dans certains cas, dans une situation de liminalité juridique et existentielle.


Cette prolongation forcée a des conséquences psychopathologiques avérées. Les études sur la santé mentale des populations migrantes montrent une forte prévalence :

- Trouble de stress post-traumatique (TSPT) : résultant d'expériences de violence, de persécution, de traversées risquées.

- Dépression majeure : associée à la perte de projets de vie, à la séparation familiale, au deuil migratoire non résolu.

- Troubles anxieux : liés à l'incertitude juridique, à la crainte d'être expulsé, à l'insécurité économique.

- Insomnie chronique : manifestation somatique d'un stress prolongé et d'une hypervigilance.

- Troubles du comportement alimentaire : en réponse à la perte de contrôle sur sa propre vie.

- Manifestations psychotiques réactives : en cas de traumatisme extrême et d'isolement social.


En outre, les conditions de travail auxquelles ils ont accès (journées prolongées, salaires inférieurs au minimum, exploitation facilitée par leur situation migratoire irrégulière) génèrent un cercle vicieux d'épuisement physique et de détérioration psychologique.


Les maisons des migrants, conçues comme des refuges temporaires, sont devenues de facto des lieux de séjour prolongé pour des populations très vulnérables. Cela impose une demande d'aide à laquelle beaucoup de ces maisons n'étaient pas préparées. Le besoin de soins psychologiques et psychiatriques spécialisés n'est plus un complément souhaitable, mais un impératif éthique.


Les maisons des migrants fonctionnent selon un principe d'accueil inconditionnel : aucun casier judiciaire n'est demandé, aucune discrimination n'est pratiquée en raison de la race, de la religion ou de l'affiliation politique. Cette ouverture est fidèle au commandement évangélique d'hospitalité radicale, mais elle constitue également un risque calculé qui exige un discernement pastoral constant.


Ces espaces doivent être conçus théologiquement comme des « lieux de salut-guérison ». Il ne s'agit pas seulement de refuges qui protègent du danger immédiat, mais aussi de communautés thérapeutiques qui facilitent les processus de restauration intégrale. Le salut n'est pas seulement compris dans sa dimension eschatologique, mais aussi comme une libération présente des structures de mort. La guérison n'est pas seulement comprise comme la guérison des maladies, mais aussi comme la réintégration des identités fragmentées par le traumatisme. Cela exige :

1. Du personnel formé aux traumatismes et à la santé mentale : des travailleurs sociaux, des psychologues cliniciens, des psychiatres capables de fournir des soins spécialisés.

2. Des espaces d'écoute et d'accompagnement : au-delà de la fourniture de matériel, du temps consacré au dialogue, à la reconnaissance des histoires, à la validation des expériences.

3. Des réseaux d'orientation efficaces : articulation avec les services de santé publique, les cliniques spécialisées, les programmes d'aide aux victimes de violence.

4. Une formation continue pour les agents pastoraux : en matière d'autogestion, de prévention du burnout, de gestion des situations de crise.

5. Structures participatives : permettant aux personnes accueillies d'être les acteurs de leur propre processus, et non pas seulement les bénéficiaires passifs d'une aide.


Malgré sa complexité, la pastorale de la mobilité humaine ne peut renoncer à sa conviction fondamentale : chaque personne, sans exception, possède une dignité inaliénable qu'aucune circonstance ne peut annuler. Cette dignité, fondée théologiquement sur l'imago Dei et défendue juridiquement dans les instruments internationaux relatifs aux droits de l'homme, est le principe directeur de tout accompagnement.


Les migrants ne sont pas des problèmes à résoudre, mais des mystères à respecter. Ce ne sont pas des cas à gérer, mais des frères et sœurs à accueillir. Le langage même que nous utilisons révèle nos catégories mentales : parler de « hôtes » plutôt que de « bénéficiaires », de « maisons » plutôt que de « centres d’hébergement », d'« accompagnement » plutôt que d'« assistance », n'est pas un simple euphémisme, mais la reconnaissance de la dignité de l'autre.


Nous continuerons à croire en les personnes, car c'est la seule attitude pastorale légitime. Nous continuerons à défendre leur dignité, car c'est la seule réponse évangélique possible. Et nous le ferons en étant conscients que cette mission nous transforme autant que ceux que nous accompagnons. Car dans la rencontre avec le migrant, comme nous le rappelle la tradition biblique, nous recevons souvent des anges sans le savoir (Hébreux 13, 2).


Le défi majeur de la pastorale de la mobilité humaine n'est pas logistique, financier ou administratif. Il est anthropologique et théologique. Il s'agit d'apprendre à soutenir la complexité irréductible de la personne humaine sans chercher à la simplifier, à la contrôler ou à l'instrumentaliser. Il s'agit de reconnaître dans chaque visage de migrant le visage du Christ qui continue à demander l'hospitalité, qui continue à être rejeté, qui continue à porter sa croix sur les chemins de l'histoire.


C'est un travail qui fatigue, qui frustre, qui fait mal. Mais c'est aussi un travail qui sauve, qui guérit, qui rachète. Car en fin de compte, ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement la vie des personnes que nous accueillons, mais l'authenticité de notre propre humanité et la crédibilité de notre foi.


À partir de l'expérience partagée de la souffrance, de la fatigue, de la lassitude, de la soif, de la faim, du désespoir, de la peur et de la panique. À partir de la certitude que dans la rencontre avec l'autre vulnérable, c'est nous qui recevons plus que ce que nous donnons.


Juan Luis Carbajal, C.S. 

Maison du migrant Arcángel Rafael 

Mexico

Commentaires


bottom of page